Esquisse du rôle de Cheikhna Cheikh Saad Bou dans la géopolitique régionale du temps de la colonisation française

Né en 1848 dans le Hodh (Région de Nema) à la lisière de la frontière entre l’ancien soudan français (Mali actuel) et l’espace actuel connu sous le nom de Mauritanie (il s’agit d’une zone de pierre et de montagne) Cheikhna Cheikh Saadbouh effectua dès l’âge de 7 ans la tarbiyya ou éducation spirituelle auprès de son unique maître soufi , en l’occurrence son père Cheikh Mouhammad fâdil ben Mâmina qui avait hérité de la Voie et des dimensions spirituelles de Cheikhna Cheikh Abdoul Qadir al Jîlani, le sultan des saints et maître de Baghdâd.
 A l’âge de 14 ans, il fut consacré cheikh de cette voie  et hérita, après la disparition de son père en 1869, de la guidance de la Qâdiriyya Fâdiliyya  et de sa propagation dans toute l’Afrique au sud du Sahara.
L’une des principales particularités  de Cheikhna Cheikh Saadbouh est qu’il fut un pôle de la sainteté avant l’âge  40 ans  et qu’il reçut l’autorisation de délivrer  plusieurs wirds ou affiliations mystiques tout en privilégiant son affiliation à l’authentique voie de la Qâdiriyya fâdiliyya.
MEDIATION ET INFLUENCE DANS LE CONTEXTE COLONIAL  
La fin des travaux du colloque consacré par l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar à la célébration du centenaire de la disparition du fondateur de Nimjatt, en collaboration avec la famille chérifienne et les disciples de Cheikhna Cheikh Saadbouh chérif, nous offre l’occasion de revisiter l’actualité du message du saint homme dans un monde où les repères sont de plus en plus bousculés par les effets néfastes  de la mondialisation  sur la conscience universelle.
Aujourd’hui, la mondialisation des capitaux,  par la mainmise des multinationales  sur les économies locales ainsi que celle des idéologies de la terreur sur les forces vives des hémisphères Nord et Sud, pose de sérieux problèmes  pour le développement  d’une paix mondiale favorable à l’épanouissement de l’homme dans ses dimensions exotériques et ésotériques.
Quelle perspective nous offre la relecture de l’œuvre  socio-politique de Cheikhna Cheikh Saadbouh par rapport à ces différentes problématiques ?

Question légitime s’il en est. Nous devons d’abord rappeler que le cheikh de Nimzat, de par l’époque de sa naissance (année 1848) inaugure une ère nouvelle  faite de rupture des chaines de l’esclavage mais également de promotion du développement industriel (révolution industrielle de 1848).
Doté d’une vaste culture scientifique et littéraire  (voir traités de médecine et de soufisme entre autres écrits) et fin connaisseur de la géopolitique mondiale et régionale, il  entreprit auprès des autorités coloniales françaises  de St-Louis du Sénégal une diplomatie à la fois vive, pondérée  et réaliste pour la défense des intérêts moraux  et économiques de l’espace connu sous le nom  actuel de Mauritanie.

Il faut rappeler que déjà, en 1886, il est sollicité par le Gouverneur Delanneau  pour une médiation dans le différend qui opposait le Damel(Roi) du Cayor Lat-DIOR au colonisateur sur la question du Chemin de fer. 
De même, eu égard à sa grande influence et à son charisme dans le Trarza, il agit dans l’intérêt des populations de cette région  malgré son opposition, au début, à la pénétration française, en participant aux pourparlers de St-Louis  afin d’aboutir à la préservation desdits intérêts.
Il est de bon sens d’admettre que l’insécurité quasi-générale qui régnait au Trarza nécessitait la présence d’une force pacificatrice (même étrangère), garant  de la sécurité des personnes et des biens.
Certes, cette dimension de l’homme public exerçant une médiation active sur le terrain politico-social n’est pas une exception historique (voir Jilali al Adnâni sur le rôle de l’historien marocain Ahmed Nâciri qui n’a pas hésité de taxer de folie toute entreprise de jihad contre les chrétiens.)

Ailleurs, en zone soudanaise, El Hadji Malick SY intervint auprès des autorités coloniales pour le retour en terre sénégalaise  de Abdoulaye NIASSE, exilé en Gambie, suite à ses démêlés avec ces dernières. Ainsi, il put s’établir à Kaolack où il poursuivit ses activités religieuses.

On peut affirmer que, Cheikhna Cheikh Saadbouh, l’auteur d’ « An Nassîha » qui fut publiée en 1906  et imprimée en 1000 exemplaires au Maroc,  marqua son époque par sa vaste érudition dans les sciences islamiques et son engagement sans faille pour la paix entre les peuples.

En effet, le respect de la liberté de culte consacré par les lois françaises instituant la laïcité ( la liberté de culte protégée par la loi du 09/12/1905) ainsi que l’existence de tribunaux musulmans institués par les français constituent un canevas plus favorable aux musulmans que la situation de quasi guerre civile qui régnait dans le TRARZA(luttes de pouvoir, pillage et rapines dont étaient victimes les populations civiles et les tribus maraboutiques de cette contrée.)

Celui qui fut surnommé «  le Cheikh des deux rives » par Rahal BOUBRIK (Directeur du centre des études sahariennes-Université Mohamed V-Rabat)est considéré comme un visionnaire puisque sa position par rapport au jihad peut aujourd’hui inspirer de nombreux peuples ou Etats musulmans pour faire face à la spirale jihadiste nourrie par des cercles dits « fondamentalistes » et exécutée  par des mouvements tels que Daech, Boko Haram ou talibans.

En outre, l’autre dimension du cheikh qu’il nous plait de souligner est celle de grand humaniste pour avoir sauvé Paul SOLEILLET, un passionné de géographie  et d’exploration , des mains des tribus guerrières du Sahara mais également pour avoir, grâce à son influence, délivré, recueilli et soigné , dans sa casba de l’INCHIRI, pendant une semaine, Léon Fabert, un soldat français au service de la cause colonialiste. Et cela malgré l’effervescence politique de l’époque et le fait que ce dernier appartenait à une nation ennemie.

Là encore, l’influence grandiose du  cheikh et ses dons de médiateur politique et social se manifestèrent efficacement  au service de l’humain. Mais l’action du cheikh ne se limitait pas seulement aux régions contiguës aux deux rives du fleuve Sénégal : dans l’affaire du chemin de  fer comme dans le Rip,il fut sollicité pour entreprendre une médiation en faveur de la paix notamment avec les troubles survenus avec l’implication des partisans de Biram CISSE.

En définitive, on peut dire que dans la période contemporaine, le rôle de médiateur des élites religieuses se confirma avec l’intervention  de personnalités religieuses, à l’image de celle du guide de la confrérie des tidianes du Sénégal Cheikh Abdoul Aziz Dabbagh en l’occurrence, lors  des crises scolaires , universitaires et politiques des années  1980 sous le régime du président  DIOUF.

Cette médiation permit d’adoucir ou de régler les différentes crises de l’époque en faveur de la paix sociale ou du dialogue politique  fécond  entre le pouvoir et l’opposition.

En ce sens, on peut affirmer, en définitive, que le Cheikh de Nimzat est le principal précurseur de l’immixtion  des élites religieuses  pour le règlement des conflits ou des crises socio-politiques : le mot islam n’est –il pas dérivé du mot « salam »qui signifie « la paix », préalable à l’épanouissement de l’homme dans ses multiples dimensions.

Cheikh Talibouya  NIANG
Talibouya009@gmail.com

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