ÎLES, POÉSIE ET MÉMOIRES DE L’ESCLAVAGE AU XXIe SIÈCLE EN AFRIQUE (PISTE…) !

                                                                Nous étions conviés à la clôture des 72 heures du Cercle des Étudiants du département d’histoire. Gorée avait été choisie comme LIEU et PRÉTEXTE pour disserter sur sa place dans la construction de la mémoire de l’esclavage. J’avais la lourde et redoutable charge de “me prononcer”… sur une question centrale pour tout historien – en ce monde qui s’achemine petit-à-petit, mais sûrement vers des replis identitaires porteurs de dangers pour le devenir des générations futures – la problématique de la mémoire à partir d’un “site” singulier, d’un événement ”unique” en son genre, mettant en relation des continents, des civilisations et des religions, que tout semblait opposer.

Le marché, tel que nous le connaissons aujourd’hui, était en expansion et les concurrences entre empires occidentaux mettaient en mal des civilisations surprises dans leurs espaces, leur temps et toutes les modalités qui commandaient leur historicité. Elles étaient intégrées dans un autre temps du monde dont les circuits seront défaits non seulement par les avancées technologiques et cartographiques, mais aussi par péjoration climatique.

Pris en tenaille entre Occident et Orient une partie de l’Afrique, celle qui nous intéresse directement… donc la Sénégambie, se retrouve au cœur du commerce triangulaire ou atlantique : Europe, Afrique et Amériques… Bref les Nègres étaient de la marchandise, matière première sur pieds, traités comme tels avec des lois qui les ravalaient au plus bas de l’échelle humaine. Ils furent déportés sur des îles “vides” et “pleines”… leur mémoire allait donc se construire dans un espace “clôt et ouvert” où la souffrance prédomine sans rompre l’inventivité : la plantation.

Comment donc appréhender, à partir de l’analyse de la poésie, le processus qui va conduire à la mise en mémoire de ce long cheminement, se déclinant comme suit : capture, stockage, traversée, expo-vente, “propriété”… et chaque phase se déroulant en un LIEU…

Écoutons cette prose-poétique d’un peintre Guadeloupéen décrivant lui même un processus qui va conduire aux extraits du poème :

“S’il fallait retenir trois choses de notre rencontre en nos îles-archipels, ce serait l’espace, le temps et l’errance.

ESPACE d’abord, car le lieu d’où tu viens – qui les a vu filant enchaînés en fil- est le lieu d’où sont partis les miens. Projetés vers l’oubli dans des îles violées, ce lieu à la fois ressource et témoin – dans une encre indélébile- inscrivait à jamais notre incertain destin.

TEMPS ensuite, car, très longtemps refoulés, ces temps passés sont temps d’absences. Les temps noirs et blancs comme la page immaculée, des temps de vides et d’aberrances, du manuscrit trop vorace des mots-clefs, pénétrant la porte de l’esprit pour faire sens, ouvrant ainsi les voies d’une nouvelle amitié.

ERRANCE enfin, car la force de tes mots est l’expression et le fruit d’une libre parole, en dérive depuis le continent, dans l’océan indigo, guidant ta plume rompue à la parabole vers nos îles-lettrées aux rythmes des tempos, orchestrés par les hybridations créoles. Leurs charges font la comptabilité de l’ensemble des actes de l’Homme, les plus fous, les plus absurdes, mais aussi les plus riches (…).

Tous induits, nous sommes conduits vers le fossé sans fond de l’occultation de tout ce qui nous aurait construits. Chaque passant que nous sommes, dans notre propre embarcation, faisons usage du temps comme la pirogue dans un long fleuve. En marqueur temporel, nous sommes conduits par le courant dans un cheminement jamais très certain.

Nos traces laissées, nos actes, nos œuvres, bref, toutes nos commissions subissent le lourd verdict que le temps réserve aux choses. Les créations artistiques, l’architecture, la poésie, la musique, la danse, le théâtre, dans leurs larges diversités ponctuent le temps en étant les témoins de notre passage.”

Richard-Viktor SAINSILY CAYOL (“À mon frère Kréyòl”, Preface à Je… Kréyòl, A. Ngaide… l’harmattan 2014, p. 13-14.).

1- Fermeture d’une porte

Gorée,
SAHEL et terres désolées à ton orée

Le monde en connexion
Avait pensé trouver une “solution”

“Porte du non retour ?”
Disqualifiant tout recours et tout détour

Ouverte au large
Accueillant toutes les barges

Remplies de nègres
Puisés parmi la pègre

(…)

Traces, lignes et stigmates
Produisirent un peuple disparate

Histoires connectées dans une mémoire inique
Mêlant continents et “races”…

2- JE… KRÉYÒL : LA MULTIVERSALITÉ

Je suis ce nègre marron
Enfant de cette créolité originelle
Têtue créolité du monde, comme une portée
Il me fallait devenir créole pour dire
Je suis un Homme différent, mais créateur des Caraïbes
Monde de métissages multiples et féconds
Je sue/suis son sang

(…)

J’ai coagulé sang et sperme
Tété aux “laits” de mes différentes maternités…

(…)

Mon regard fixe les rivages lointains
Mes larmes sont des rivières où se mélangèrent les sangs
Alimentant le Galion qui suinte des hauteurs de la Matouba
Ma créolité est une rencontre, une ouverture, une memoire…

(…)

J’ai survécu à la vague qui déchire les voiles
Qui fend les coques
Qui disperse la cargaison
Dans le creux des vagues

Je suis la houle
Je suis l’écume
Je suis le vent souffleur de la cale
Souffreur, je suis cette souffrance
Cette cicatrice

(…)

Je suis cet aliéné marron, perché sur les montagnes
L’horizon lointain
Dans les grottes… de froid, de faim et de soif
Raide, tendu, suspendu
Pendu même
L’Est perdu
L’Ouest égaré

(…)

Je suis ce long poème qui ne finit pas
Je me déroule, m’écroule et me relève
Ma tête bien posée, je chante
Un hymne enfoui
Dans les transes du vodou
Quand les Babalawo Cubains interrogent les Orishas
Les Iwa
Les Zémi
Je crie avec le peintre Stan : “Le vaudou n’a pas besoin de vous pour vous faire comprendre ce qu’il a à vous dire.”

Je suis la fumée de l’encens
Qui peuple les Autels…

Je suis un ryhtme, des rythmes
Rytmiques
Sonorités enivrantes
Rumba
Salsa,
Reggae,
Soul,
Jazz,
Zouk,
Biguine,
Je suis couleur café,
J’en ai le blues…

Je suis un tout diffracté
Dans la Voie lactée du monde
Unité-lumière
Flot de couleurs

(…)

Mais comprennent-ils ma créolité?
Celle du monde ?
De Delgrès ?
De LUCILE ?
À Césaire ?
De Maryse Condé ?
De Confiant ?
Pépin?
De Chamoiseau… ?
Á Édouard Glissant ?
Et Franketyèn alors…

Je suis nègre marron
Je maraude
Je suis ce faufilement dans la nuit
Silhouette
Quand le bruit du fouet siffle sur mon dos
Quand les chiens aboient à ma recherche
Hors de l’Habitation
Hors du champ plantationaire
J’ai fui entre les sentiers
Mais les rivages me retiennent…

(…)

Exposé au soleil des îles
J’éclate de rire
J’éclate en sanglots
Je regarde cette cicatrice du monde
Elle est là, témoin…

(…)

Je suis tous ces prénoms vides et pleins
Je n’ai plus de nom
De nation :
Congo
Sénégal
Benin
Wolof
Pulaar
Bambara
Zanzibar
Bizarre

(…)

Je suis cette mémoire longtemps étouffée
Je suis gorgée d’histoire
Tâche sombre
Claire
Translucide
Je suis la mémoire du monde

(…)

Je tourne les pouces aux historiens
Intervertis les dates, brouille les événements

Aux sociologues
Je conteste les hypothèses, simples prothèses

Aux écrivains-explorateurs
Je désosse les romans

Aux poètes naïfs
Je désarticule les vers

Aux essayistes/ethnologues
J’écarte le les intuitions

Aux dramaturges exotiques
J’enivre les personnages

Aux politiciens modernes
Je réécris les hymnes nationaux

Aux peintres de mes paysages
Je déchire les toiles
Brise les pinceaux
Mélange les pots
Les renverse.

La peinture coule, dégouline dans un même flot
Multicolore
En croix-lunaire bariolée d’étoiles
Elles s’assèchent sous les rayons éclatants de ma tropicalité
Je suis “multi-ver-sel”?
Créolité ?

(…)

Sur leurs anciens corps
Une trace
Que je remonte à la surface
Mémoire plongée dans sa contemplation
Actes memoriels
Commémorations
Monuments portant leurs ombres
Sur une histoire longtemps tue
Je crie encore : MÉMOIRE
Ossements de mémoire
Ses vertèbres craquent
Ses ligaments s’étirent
Pour unir en une seule chaîne ces îles espoirs du monde, du nouveau monde
À naître à travers mes artères ouvertes…

La “Poétique du monde” s’est forgée ici !
Elle coule
Elle parle,
nous parle…
Interroge,
et s’interroge ?

Elle est dans la lumière du matin
Dans…
Les peaux luisantes…
Couleur d’ébène
Polie par le temps
Le temps de l’histoire
L’histoire du temps
Je les défie toujours
Je les tisse ensemble
Ils s’assemblent
S’accouplent
Se fécondent
Je suis Kréyòl… !;?
… aux mains tendues et ouvertes aux nervures du monde…

3- SE R-OUVRIR SUR LE MONDE

Au château des ducs de Bretagne

Nantes !
Remonte les pentes,

(…)

J’ai traversé, quelques unes de tes rues,
Presque nu.

Pensant aux cales,
En traversant, le petit pont qui enjambe St Félix ton canal,

(…)

Là j’arrive au rivage !
Tout près du Mémorial de l’abolition de l’esclavage…

Nantes !
Ton esprit, d’aujourd’hui, m’enchante et me hante”

Fermons cette longue balade par cette double rencontre : la première imaginaire (à GOREE) et la seconde réelle (dans la ville de Gosier) entre l’artiste indépendantiste et “NOUS”.

Joël Nankin a laissé ces mots sur mon catalogue en 2012 :

“Depuis que nous nous sommes quittés à Gorée la lutte continue… la resistance, l’art en est la force”.

(À l’occasion d’une expo : “Figurations Caribéennes”).

Moralité : Une île est un bateau échoué au large, et qui témoigne de la tectonique des plaques. Elle rend donc compte des principes du chevauchement, de l’écoulement, de la bifurcation et de la résilience de cette lave qui s’épanche en poussant son “pic”, devenu solide par refroidissement.

Ni rupture, ni continuité : compènètration… qui fait advenir la mémoire géologique.

Tout en surplombant la surface…. elle ne se détache pas de l’écorce, … et ne dépasse le niveau de la mer que pour témoigner de la profondeur de sa racine, en parfaite congruence avec la plaque qu’elle aide à stabiliser.

La Mémoire est une géologie et non une généalogie…

PS : Extraits de A. NGAIDE, JE… KRÉYÒL, Paris, L’Harmattan, 2014 (Poésie).

En hommage à mon maître préféré (mon aîné et dendi, kal) le professeur Ismaila Ciss (modérateur du jour) de l’IFAN dont la thèse en cours de publication porte sur :

“Dynamique atlantique et transformation des sociétés Seereer du Nord-Ouest. De l’ère de la traite à la postcolonie”.

Njoko jaal

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