En Afrique, les maladies plombent le budget des ménages et l’économie des pays

Le Monde Afrique – Trente millions d’années… C’est le nombre d’années de vie en bonne santé perdues par les 1,2 milliard d’Africains à cause des maladies qui sévissent sur le continent.

Dans son rapport « A Heavy Burden, The Indirect Cost of Illness in Africa » (une lourde charge, le coût indirect de la maladie en Afrique) publié en avril, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’intéresse aussi aux pertes en productivité et pointe les 2 400 milliards de dollars par an (données 2015) de manque à gagner dus à l’état de santé des populations. Des coûts qui affectent les revenus des ménages comme les PIB.

« S’il est manifeste que la facture économique d’un Africain en mauvaise santé est lourde pour le continent, comparer le poids économique des maladies ne peut se faire que pays par pays, car les niveaux de la charge globale de la maladie et du revenu par habitant sont très hétérogènes », observe Jacky Mathonnat, professeur d’économie à l’université Clermont-Auvergne et senior fellow à la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi), qui pointe le manque d’études fiables sur le sujet.

En fait, comme le fait remarquer Martine Audibert, directrice de recherche au CNRS, seules les études micro-économiques permettraient d’avoir des données fiables, mais ces dernières sont d’autant moins prioritaires qu’elles sont onéreuses. En fait, pour évaluer le coût d’une maladie, plusieurs paramètres sont à prendre en considération. Il y a tout d’abord le coût financier, directement lié à la prise en charge de la maladie, que ce soit par l’Etat ou les familles – sur lesquelles pèsent la moitié des dépenses de santé. Puis le coût économique, qui englobe la perte de revenu due à la perte de productivité des personnes malades, dans des pays où l’économie informelle reste prédominante. Ainsi, l’OMS a calculé que dans un pays, 37 % de la perte en productivité était imputable aux maladies non transmissibles comme le diabète et 27 % aux maladies infectieuses.

« Solidarités familiales »

Prenons le paludisme. La Banque mondiale estime qu’il affecte la croissance des pays touchés jusqu’à 1,3 % de PIB. « Or le paludisme est surtout grave chez les enfants, qui peuvent en mourir. Mais les adultes n’en meurent pas, sauf exception, et lorsqu’ils ont des crises, leur invalidité et donc leur absence au travail dure quelques jours, pas plus. De plus, en zone rurale, là où le paludisme sévit le plus, cette absence est compensée par les solidarités familiales. Donc aujourd’hui, le paludisme n’est pas un réel problème économique. En revanche, il entraîne des coûts financiers qui pourraient être évités », souligne Mme Audibert.

Pour autant, dans des zones fortement impaludées, les conséquences à long terme de la maladie peuvent avoir un impact économique sur les populations touchées. « Un certain nombre de travaux récents en économie ont montré qu’il existait des effets statistiquement significatifs entre l’exposition au paludisme dans l’enfance, le niveau d’éducation et le revenu à l’âge adulte », explique Bénédicte Apouey, chercheuse à l’Ecole d’économie de Paris. Un pays comme le Nigeria, qui à lui seul représente un quart des cas de paludisme dans le monde, est donc sans doute beaucoup plus touché économiquement par cette affection que nombre d’autres pays d’Afrique subsaharienne.

Autre exemple emblématique : le sida. Actuellement, 26 millions de personnes vivent avec le VIH sur en Afrique. « Si la maladie a eu un impact économique très fort dans des pays comme l’Afrique du Sud, le Botswana ou le Zimbabwe, où le pourcentage de la population affectée dépassait les 15 %, c’est beaucoup moins vrai pour des pays comme le Mali, où le taux de prévalence avoisine les 1 % », expose Mme Audibert. Et aujourd’hui, même pour les pays les plus touchés, le poids économique de la maladie, désormais contenue par les traitements, est beaucoup moins important.

Ce qui fait dire à M. Mathonnat que « l’aide consacrée à la lutte contre le VIH est disproportionnée. Elle représente à elle seule environ un quart de l’aide à la santé, alors qu’une partie de ces fonds devrait être dirigée vers la lutte contre les maladies non transmissibles et vers le renforcement des systèmes de santé, fondamental pour améliorer l’accès à des soins de qualité et qui pourtant ne bénéficie que d’environ 10 % de l’aide à la santé ».

Explosion des maladies chroniques

Aujourd’hui, aux côtés des maladies infectieuses et des épidémies, les pays d’Afrique doivent en effet faire face à l’explosion de maladies chroniques qui frappent des populations adultes actives. Les montants nécessités par la prise en charge du diabète pourraient ainsi tripler d’ici à 2030, pour atteindre 52 milliards d’euros, soit 1,8 % du PIB du continent, selon un rapport publié par la revue médicale britannique The Lancet Diabetes & Endocrinology.

« Or dans quatre familles sur dix avec une personne diabétique, plus de 56 % du revenu passe dans les traitements », affirme Stéphane Besançon, directeur de l’ONG Santé Diabète. En l’absence de couverture santé universelle, ce sont en effet les familles qui vont devoir payer les soins et les traitements. Avec le risque de basculer sous le seuil de pauvreté ou de devoir se résoudre à des arbitrages pouvant obérer l’avenir. « Des études ont montré que les ménages confrontés au diabète ont tendance à limiter les dépenses pour l’éducation des enfants », précise M. Mathonnat. Preuve que le coût caché des maladies se niche vraiment partout.

Par Anne Prigent

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