mer. Mar 3rd, 2021

Les traces de l'Info

L'INFO dans la diversité

a fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture», de Silvia Ferrara

Couverture du livre de Silvia Ferrara : « La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture », éditions du Seuil. © Seuil
Texte par :Olivier Favier
5 mn
Silvia Ferrara est la responsable du programme de recherches européen Inscribe consacré aux inventions de l’écriture. Dans un livre vivant et accessible, elle décrit l’état de la recherche et nous livre ses réflexions de spécialiste et de passionnée.
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L’ouvrage s’ouvre sur un souvenir. Elle a dix ans et sait à peine lire. « Je suis en retard sur le rythme normal, confie-t-elle, apprendre à écrire a été pour moi une longue entreprise, à pas lents. » Mais l’institutrice vient d’écrire au tableau les premières lettres de l’alphabet grec et la petite fille commence à déchiffrer. C’est un choc.

De cet apprentissage tardif, que la découverte d’un autre alphabet permet de sublimer en offrant un nouveau défi, naît, confuse encore, une vocation peu commune. Comme pour laisser à l’écriture son caractère magique, l’autrice insiste pour dire que son livre est plus parlé qu’écrit, qu’elle l’a construit à la manière de ses leçons universitaires, dans un pays, l’Italie, qui est celui d’Europe de l’Ouest qui a le plus gardé sans doute sa tradition d’oralité.

L’écriture a été inventée plusieurs fois, et sur tous les continents

Y a-t-il eu, comme semble nous le suggérer le titre, une invention de l’écriture ? Non, affirme en substance Silvia Ferrara, il y en a eu plusieurs, dans le sens où des systèmes d’écriture sont apparus à différentes époques dans différents endroits du monde non connectés entre eux. Pour le dire autrement, l’écriture a été inventée plusieurs fois, de la vallée de l’Indus à l’Île de Pâques, en passant par Chypre.

La primeur pourrait bien en revenir à la Nubie, entre le Soudan et l’Égypte actuelle, même si nous ne pouvons le dire encore avec certitude. L’Afrique serait donc bien le premier continent à être entré dans l’Histoire, bien avant l’Europe en tout cas, où l’écriture s’invente une première fois en Crète au cours du troisième millénaire av. J.-C., autrement dit à la même époque qu’en Chine ou en Mésoamérique, mais plusieurs centaines d’années aprèsles hiéroglyphes et le proto-cunéïforme de Mésopotamie.

Ces premières écritures sont du reste souvent indéchiffrées, particulièrement celles qui sont nées dans des îles, et n’ont parfois eu aucune postérité. Les origines de ces inventions sont multiples, et ne peuvent se réduire, comme on le lit trop souvent, à la nécessité d’organiser le pouvoir par la mise en place d’une bureaucratie. La diversité des documents en atteste, comme celle des contextes d’apparition et de développement des écritures.

De Champollion aux laboratoires pluridisciplinaires

Tout aussi fascinante est l’histoire de la recherche scientifique qui œuvre pour déchiffrer les écritures anciennes. Champollion a laissé un souvenir chez tous les écoliers français pour être parvenu à déchiffrer les hiéroglyphes en s’appuyant notamment sur la dite « pierre de Rosette », où le même texte est écrit en égyptien en hiéroglyphes et en alphabet grec – dit démotique – puis traduit en grec.

Un siècle et demi plus tard, les recherches de deux génies précoces, Alice Kober et Michael Ventris, tous deux décédés dans la force de l’âge, sont tout aussi fascinantes. La première comprend la structure du Linéaire B, une écriture de la civilisation mycénienne, dont elle identifie les déclinaisons. Après sa disparition, l’architecte Michael Ventris, devenu philologue, identifie le linéaire B comme une forme archaïque du grec ancien, qu’il parvient à déchiffrer.

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Sans connaissance préalable de la langue transcrite et sans confrontation avec une traduction conservée, l’exercice est beaucoup plus ardu et ne peut être résolu par le travail acharné et romantique d’une ou d’un passionné. L’étrusque est un exemple parfait d’une écriture – et d’une langue – dont nous possédons de nombreuses traces qui demeurent à ce jour indéchiffrées.

Aussi le laboratoire dirigé par Silvia Ferrara réunit des spécialistes aux méthodes très différentes, archéologues, historiens, sémiologues, cognitivistes, informaticiens – la liste n’est pas exhaustive. « L’essentiel est la convergence d’intentions », ajoute la chercheuse qui plaide pour cette approche multiple, sans laquelle nombre d’écritures demeureront un mystère à jamais.