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Philippe Lacôte : « La Nuit des rois » est « un hommage à la tradition orale africaine »

Le dernier film du cinéaste ivoirien est à voir sur les écrans français.

Article rédigé par

France Télévisions  Rédaction Afrique

Publié Mis à jour 

 Temps de lecture : 7 min.

Une scène du film "La Nuit des rois" du cinéaste ivoirien Philippe Lacôte. (JHR FILMS)
Une scène du film « La Nuit des rois » du cinéaste ivoirien Philippe Lacôte. (JHR FILMS)

La Nuit des rois, le deuxième long métrage du cinéaste ivoirien Philippe Lacôte, a pour décor la MACA, la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, la plus grande prison de l’Afrique de l’Ouest. Dans cet univers carcéral où les corps sont emprisonnés, les esprits aspirent à s’évader. Pour Barbe Noire (Steve Tientcheu), le caïd de la prison, faire raconter des histoires est même devenu un instrument de pouvoir. Sa dernière victime est un nouveau venu dans le centre de détention. Il sera à son corps défendant le nouveau Roman (Bakary Koné), celui dont le récit doit tenir en haleine les prisonniers le plus longtemps possible. La Nuit des rois est une mise en abyme : Lacôte narre l’histoire d’un conteur improvisé qui, lui-même, fait le récit de l’itinéraire d’un chef de gang, Zama King. Le social et le politique s’entremêlent dans un film porté par la tragédie. Entretien avec Philippe Lacôte.

franceinfo Afrique : Votre film est inspiré d’une réalité. Comment cette histoire vous est-elle parvenue ?  

Philippe Lacôte : La Nuit des rois part d’une pratique réelle au sein de la prison d’Abidjan, la MACA, la plus grande prison de la Côte d’Ivoire. Les prisonniers choisissent l’un des leurs et il doit raconter des histoires toutes les nuits et ils l’appellent Roman. Je suis parti de cette histoire pour faire de ce conteur mon personnage principal et faire de cette situation le sujet de mon film.

Comment vous êtes-vous familiarisé avec cette pratique et l’univers carcéral ? 

J’ai rencontré deux ex-détenus qui avaient été Roman et qui m’ont raconté un peu de quoi il s’agissait. Sur la prison, je n’ai pas besoin de me documenter parce que je suis un visiteur de prison depuis l’enfance. Quand j’étais enfant, ma mère a été emprisonnée pour des raisons politiques pendant un an à la MACA, du côté des femmes. C’est une prison que j’ai visité par le biais de proches qui y étaient incarcérés. Toutes les inscriptions sur les murs dans le film viennent de la prison, 25% des figurants sont d’anciens prisonniers. Nous avons travaillé comme on le fait pour un documentaire, avec authenticité, pour aller vers la fiction.

Il s’agit de conte dans ce film. Dans quelle mesure les codes de ce genre ont influé votre narration ? 

Je me suis plus concentré sur le rôle du narrateur. Qu’est-ce que c’est que de raconter des histoires ? Qu’est-ce que c’est pour quelqu’un qui ne l’a jamais fait de s’y mettre. Roman joue avec tous les artifices du conteur. Ce récit est un hommage à la tradition orale africaine, aux griots parce que Roman évoque sa tante, une griotte qu’il accompagnait lors de ses prestations. C’est aussi un questionnement sur l’art de raconter.

Des chants accompagnent le récit de Roman et ils sont une spécificité culturelle de la Côte d’Ivoire. Parlez-nous de cette musique ? 

C’est du zouglou ! Une musique moderne chantée par Magic system, Les Garagistes, Yodé & Siro, Petit Denis et plusieurs formations musicales en Côte d’Ivoire. Le zouglou a été lancé sur les campus ivoiriens dans les années 90 mais il a été créé au Lycée Classique (grand lycée abidjanais, NDLR) quelques années auparavant. C’est une musique qui s’inspire des chants traditionnels dans les funérailles chez les peuples bété. Je suis bété et je me suis calqué sur ces cérémonies bété où on peut chanter, raconter une histoire, discuter et ça dure toute une nuit. Mon film a ce rythme là. J’avais donc envie qu’il y ait du zouglou.

Autre clin d’œil dans votre film, le nouchi. C’est l’argot ivoirien dans lequel les détenus s’expriment souvent…

Il est parlé par les jeunes des quartiers populaires donc c’est un argot qui est beaucoup utilisé en prison. Le nouchi est une très belle langue. C’est aussi une philosophie et une gestuelle qui emprunte aux arts martiaux. Le nouchi est né devant les cinémas abidjanais dans les années 80 où étaient projetés les films de karaté. On se demande d’ailleurs si « nouchi » n’est pas le verlan de « chinois ».

Vous avez décroché deux prix au dernier Festival du film francophone d’Angoulême, dont celui de la mise en scène. Vous dirigez effectivement un important ensemble d’acteurs. Comme s’organise-t-on pour gérer tout ce monde, notamment dans les scènes où Roman raconte son histoire dans la grande cour de la prison entouré de plusieurs dizaines de détenus ? 

Il y a beaucoup de scènes où il y a du monde. Nous avons tourné pendant 20 jours avec 300 figurants. La Nuit des rois était une sorte de paquebot, lourd et vaste. Nous étions dans une prison reconstruite. Le dispositif était assez lourd à manier. Je suis un réalisateur qui aime travailler avec de l’épique, avec des choses qui ont du souffle… C’est pour cela que je voulais diriger tout ce monde. Les 40 acteurs qui forment le premier niveau du cercle ont été sélectionnés pendant deux ans avec mon directeur de casting dans toutes les banlieues d’Abidjan. Ils ont fait un atelier de deux mois et savent exactement ce qu’il va se passer, derrière c’est autre chose. Mais tout le monde est mélangé. Ceux qui ont fait l’atelier ont pour consigne de rentrer en scène comme si c’était improvisé. C’est comme cela que nous avons travaillé. Les figurants étaient extraordinaires sur ce film.

Il y a aussi un travail important sur les corps de ces hommes : en mouvement, souvent à moitié nus…

Quand on parle de prison pour moi, on parle de corps. L’esprit est libre mais le corps est enfermé. Quand vous rentrez dans une prison, l’endroit où il y a le plus de détenus, c’est la salle de gym parce qu’on se demande, à partir du moment où on arrive en prison, si son corps va supporter cette épreuve. C’est pourquoi j’ai inventé cette loi imaginaire : le chef de la prison doit se donner la mort s’il est malade parce que les prisonniers, qui sont en train d’essayer de sauver leurs corps, ne peuvent pas supporter d’être représentés par un corps malade. Effectivement, le corps noir a été beaucoup montré, soit comme un corps d’esclave, soit comme un corps sexuel. Ici, j’avais envie de montrer des corps qui sont tout simplement ceux d’êtres humains qui sont là et qui vivent. Je voulais aussi apporter du désir dans cette histoire à travers le personnage de Sexy, un transgenre, humilié en public et adoré en privé. Je voulais parler de sexualité en prison parce que ça existe tout simplement. Sexy est un personnage important dans la prison qui nous permet de voyager dans une chambre de désir tout en participant à l’intrigue.

Dans votre filmographie, il y a un thématique qui revient assez souvent, c’est la crise politique qui a démarré le 19 septembre 2002 en Côte d’Ivoire et dont les conséquences sont toujours perceptibles aujourd’hui. Pourquoi cet intérêt constant ? 

Je travaille en Côte d’Ivoire depuis 2002. Je suis arrivé le 15 septembre 2002 pour faire un film en tant que documentariste avec ma caméra numérique et trois jours après la rébellion a éclaté. Le conflit ivoirien a commencé en 2002. J’ai filmé mon quartier, Yopougon, quartier populaire de la banlieue d’Abidjan pendant les trois premières semaines du couvre-feu. Après, j’ai suivi les négociations politiques à Marcoussis (en France), à Accra (au Ghana), Pretoria (Afrique du Sud)… Je suis devenu une sorte d’observateur de ce conflit. Mais je ne cherche pas à le caser à tout prix dans toutes mes histoires. Dans La Nuit des rois, il se trouve que je raconte l’histoire de Zama King, un chef de gang qui a été rebelle. Je continue à questionner cette histoire politique de la Côte d’Ivoire qui imprègne tout. Le personnage de Barbe Noire, qui est le caïd de la prison, est inspiré de Yakou Le Chinois, un détenu qui était le chef de la MACA. Il était également un ex-rebelle. En Côte d’Ivoire, ces deux dernières décennies sont marquées par cette crise sociale, politique et militaire. Par conséquent, c’est difficile de l’éviter.

Dans votre discours de remerciement à Angoulême, vous avez déclaré qu’il fallait que le public français ait accès aux films francophones. Pourquoi ? 

La Nuit des rois est un film francophone par essence : il réunit quatre pays francophones – Côte d’Ivoire, Sénégal, France et Canada – et trois continents. Ce n’est pas fréquent. Tous ces pays avaient des techniciens sur le tournage et sont impliqués dans la fabrication du film. Il sort en France et nous avons pas mal d’écrans. Cependant, nous sommes conscients des difficultés d’amener un film francophone sur les écrans français. Il y a parfois une forme de prudence des exploitants. Avant les prix de la mise en scène et de la musique à Angoulême, le film a été primé à Toronto, il était dans la shortlist des Oscars ou encore à la Mostra de Venise… Il faut arrêter d’avoir peur et montrer les cinémas du monde entier.

La Nuit des rois de Philippe Lacôte
Avec Bakary Koné et Steve Tientcheu
Sortie française : 8 septembre 2021