mer. Déc 8th, 2021

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 Maroc-Algérie : incidents à Bir Lahlou, zone interdite ?

Maroc-Algérie : incidents à Bir Lahlou, zone interdite ?Jeune Afrique – Où se trouvaient exactement les camions détruits au Sahara ? C’est la question qui agite le Maroc après les allégations d’Alger selon lesquelles le Royaume aurait pris pour cible le convoi civil algérien.

Le 1er novembre, trois routiers algériens qui effectuaient la liaison entre la Mauritanie et l’Algérie ont été tués au cœur du Sahara. Deux jours plus tard, le 3 novembre, via un communiqué, Alger accusait le Maroc d’avoir visé les camions avec des frappes aériennes. Pour l’instant, Rabat n’a pas réagi de façon officielle.

Le 6 novembre, à l’occasion du 46e anniversaire de la Marche Verte, le roi Mohammed VI a prononcé un discours retransmis en direct à la télévision, sans mentionner une seule fois l’Algérie, mais en réaffirmant qu’il n’y avait rien à négocier sur le Sahara. Pourtant, au Maghreb comme ailleurs, « l’incident » du 1er novembre soulève de nombreuses interrogations.

Avant même la nature des événements – coup monté de l’Algérie et du Polisario, bavure ou embuscade des Forces armées royales marocaines (FAR), explosion d’une mine, etc. –, c’est d’abord le lieu exact de l’incident qui a fait couler beaucoup d’encre.

Quelques heures avant le communiqué présidentiel algérien, l’état-major mauritanien dément l’information selon laquelle les faits auraient eu lieu sur son sol.

La présidence algérienne, de son côté, se montre très évasive quant au lieu précis de l’incident, évoquant l’axe Ouargla-Nouakchott, tandis que le site algérien menadefense.net – le premier à avoir rapporté l’information – affirme que les faits se seraient déroulés entre Aïn Bentili et Bir Lahlou, dans le nord-est du Sahara, près de la frontière maroco-mauritanienne, à plus de 25 kilomètres du mur de défense marocain, donc en « territoire libéré du Polisario ».

Zone militarisée, zone « libérée »

Dans la foulée, le 5 novembre, l’ONU confirme que les camions ont subi des dégâts considérables après une patrouille de la Minurso sur les lieux de l’incident, le 3 novembre, près de Bir Lahlou, afin d’ouvrir une enquête sur les circonstances du drame. Sur place, la Minurso constate la présence de deux camions immatriculés en Algérie, sérieusement endommagés et carbonisés, sans toutefois apporter plus d’explications sur ce qui a pu provoquer la destruction des deux véhicules. Pour l’heure, au Maroc, c’est d’abord la présence des camions à cet endroit qui interpelle. À la question de savoir ce qu’ils faisaient dans une zone que le Maroc considère comme militarisée, alors qu’il existe déjà un poste de contrôle frontalier entre la Mauritanie et l’Algérie, la Minurso ne répond pas, et se contente d’expliquer que les deux camions se situent « dans la partie orientale du Sahara occidental près de Bir Lahlou ». Une zone « militarisée » selon le Maroc et un « territoire libéré » selon le Polisario, qui contrôle en effet cette partie du Sahara.

Contrairement à ce qu’affirment plusieurs organes de presse, il ne s’agit pas non plus d’une « zone tampon ». En 2018, Stéphane Dujarric, porte-parole du secrétaire général de l’ONU, avait d’ailleurs bien précisé que Bir Lahlou ne faisait pas partie des « zones tampon ». Mais le statut de Bir Lahlou est pour le moins ambivalent.

Selon l’accord de cessez-le-feu au Sahara occidental de 1991 – signé en décembre 1997 par le Polisario et la Minurso, et en janvier 1998 entre les FAR et la Minurso –, le territoire du Sahara au-delà du mur de défense est divisé en cinq parties : une zone tampon large de 5 kilomètres longeant le versant Sud et Est du mur de défense marocain, deux zones restreintes, l’une de 30 km de large du côté Ouest de la ceinture et l’autre de 25 km de large du côté Est de la ceinture, et deux zones à restrictions limitées qui correspondent au reste du territoire non contrôlé par le Maroc, dont Bir Lahlou.

Dans la zone tampon, aucune entrée du personnel et du matériel des FAR et du Polisario, par voie terrestre ou aérienne, n’est permise, pas plus que l’usage d’armes.

Dans les zones restreintes, les tirs d’armes et les exercices militaires sont interdits, tout comme les renforts tactiques, les redéploiements ou les mouvements de troupes, l’installation de quartiers généraux, d’unités militaires ou encore le survol par des avions militaires.

Dans les zones à restrictions limitées, les conditions sont plus souples : les activités militaires et politiques sont autorisées (sous certaines conditions), et la Minurso y dispose de plusieurs sites d’observation. Le Polisario considère ces zones comme des « territoires libérés ».

Un accord obsolète dans un contexte à risque

Du côté marocain, l’accord de cessez-le-feu n’a jamais eu vocation à légitimer le concept de « territoire libéré », et la ceinture de sécurité n’est pas une frontière mais bel et bien un ouvrage de défense.

Par conséquent, Rabat considère que les zones au-delà de sa ceinture de sécurité et jusqu’à la frontière avec la Mauritanie font partie intégrante du territoire national, où le statu quo entre les différentes parties doit perdurer jusqu’à la résolution du conflit.

Voilà pourquoi, par exemple, lorsque le Polisario a annoncé son ambition de faire de Bir Lahlou sa capitale administrative et politique, le Maroc et l’ONU sont tous deux montés au créneau.

Cependant, sur un plan strictement juridique, rien n’interdit l’entrée et le passage de civils dans ces zones. En théorie, les ressortissants algériens avaient donc le droit de circuler entre Bir Lahlou et Aïn Bentili. En théorie, car depuis les événements de Gerguerate en novembre 2020, la situation sécuritaire et militaire au Sahara est particulièrement tendue, et ce même dans les zones à restrictions limitées, où toute incursion peut être mal interprétée.

Depuis un an, le Maroc estime subir des tirs de harcèlement du Polisario à proximité de sa zone tampon. Les FAR se sont d’ailleurs engagées dans un processus d’élargissement de la ceinture de sécurité et de reconquête des territoires qui se situent à l’est du mur de défense.

Quant au Polisario, il s’est notamment targué d’avoir bombardé la zone tampon de Guerguerate, contrôlée par le Maroc, le 23 janvier 2021.

Par Nina Kozlowski – à Casablanca