«Notre histoire est la même mais nous avons des mémoires différentes», a dit Omar Sy en présentant, à Cannes, le film franco-sénégalais où il tient le rôle central et qu’il coproduit. «Tirailleurs» ressuscite la mémoire, parfois refoulée, des combattants africains de la Guerre 14-18, contraints de payer l’impôt du sang au colonisateur. Et cette mémoire s’exprime ici en pulaar, la langue de l’acteur.

Par Jean-Pierre PUSTIENNE (Correspondance particulière) : Pas un strapontin libre, une salle débordante d’émotion collective, public et critiques debout, tous ensemble… Une standing ovation de plusieurs minutes, des rafales d’applaudissements, bienfaisantes comme la première averse d’une saison humide désirée, a salué l’avant-première mondiale du film franco-sénégalais Tirailleurs, avec Omar Sy au premier plan, en ouverture de la sélection Un certain regard du 75e Festival de Cannes.

Une première cannoise qui en cache d’autres, comme autant de défis dans le défi. Tirailleurs semble bien être en effet, à notre connaissance ainsi qu’à celle de son réalisateur, Mathieu Vadepied, le premier film de fiction jamais tourné réveillant la mémoire, occultée voire refoulée, des 135 000 combattants originaires d’Afrique sub-saharienne engagés, au besoin par la force, les rafles et/ou le chantage, dans la Grande Guerre de 1914-1918, sous les couleurs d’une France ci-devant coloniale. La constitution d’une Force noire, théorisée vers 1910, a débuté en réalité avec la colonisation elle-même du Sénégal (1857). D’où des tirailleurs qualifiés génériquement de «sénégalais». Les «dogues noirs de l’empire», disait autrefois Senghor.
Ainsi, l’Afrique sub-saharienne, par le sang de ses fils, s’est-elle trouvée convoquée, malgré elle, à ce que l’écrivain autrichien, S. Zweig, qualifiera de «suicide de l’Europe» (19 millions de morts directs…). Une tragédie où les orgueils et préjugés impérialistes des puissances européennes d’alors auront eu toute leur part. Cependant, la puissance émotionnelle des Tirailleurs de 2022 réside ailleurs. Elle évite, comme le dit M. Vadepied, tout rappel «politique frontal». Nous sommes en 1917, sur le front. Mais la trame, délibérément universelle et intemporelle, est celle des relations père-fils, entre Bakary Diallo (Omar Sy) et Thierno (le prometteur Alassane Diong). Le père s’engage volontairement dans l’Armée française pour tenter d’extirper le fils, raflé et incorporé de force, de l’enfer des tranchées. Pour Bakary, leur village sahélien d’origine, quelque part dans le Fouta Toro, a bien plus besoin de Thierno que la guerre des Toubabs, dans la boue toxique des tranchées du côté de Morsang (nom fictif mais parlant : mort et sang). Thierno, lui, encouragé et manipulé, par la fougue de l’officier Chambreau (le Belge Jonas Bloquet), est tenté par l’appel fallacieux des «sentiers de la gloire», ceux qui conduisent au champ d’honneur désiré par Chambreau, fils de Général. Celui qui, selon Bakary, serait plutôt le champ d’horreur, la boucherie ultime.
C’est au déroulé du drame, où Thierno prend du galon («A vos ordre mon Caporal», lui lance son père comme un défi), ainsi qu’à une caméra virevoltante d’émotions, que Tirailleurs fait mieux, bien mieux que remplir un laborieux et contraint «devoir de mémoire». 24 ans après le décès, à 104 ans, du plus ancien survivant sénégalais des tranchées de 1914-1918, le film rend chair aux tirailleurs, il réincarne littéralement l’humanité des drames vécus par eux dans les tranchées, les hôpitaux militaires et pour d’autres, les sanatoriums.
La disparition de cet homme, Abdoulaye Ndiaye, deux jours avant la remise d’une décoration officielle en récompense du sang versé pour «la Patrie», il avait attendu une maigre pension militaire durant trois décennies, est à l’origine du projet de Tirailleurs. «L’histoire m’a choqué, ému, indigné», dit M. Vadepied. Jeune, il s’était épris du Sénégal, envoûté par la Teranga lors d’un voyage «initiatique».

Devenu chef-opérateur, directeur de la photo, il collaborera plus tard avec le regretté cinéaste burkinabé, Idrissa Ouedraogo (un habitué de Cannes), avant de devenir à son tour réalisateur. Entre temps, au prix d’une longue enquête historique et de 10 ans de gamberge créative, l’ébauche du scénario de Tirailleurs était née. Restait à l’accoucher.
En 2010, Omar Sy, alors jeune révélation de la scène comique française, tourne Intouchables, le film aux 19 millions d’entrée (en France) qui va le propulser au rang de star internationale.

Derrière la caméra, il y a alors M. Vadepied. «Deux mois, mon objectif dans les yeux de Omar, ça crée des liens», témoigne-t-il aujourd’hui. Leur rencontre va rendre viable le projet de Mathieu.

La présence à l’écran de Omar Sy, bankable, incite (et tend à rassurer) les producteurs dont l’acteur fait lui-même partie. Même si elle fait suite à une seconde expérience après celle du film Yao (2018) sur fond de Sénégal, mais dans un registre très différent. Mais aussi elle est à l’origine d’une deuxième première que peut revendiquer Tirailleurs.

Un film entièrement en pulaar
Tirailleurs demeurera en effet sans doute dans l’histoire du cinéma comme la première coproduction internationale entièrement jouée en pulaar (avec sous-titres), la deuxième langue nationale au Sénégal en nombre de locuteurs, après le wolof. Même si on distingue sur la bande son quelques idiomes différents dont des répliques en français. Un autre pari audacieux, mais c’était une condition «non négociable» selon les propre mots de M. Vadepied, «un gage d’authenticité incontournable».

Ce que Omar Sy a traduit, à sa manière, en présentant le film devant le jury de la compétition d’Un certain regard. «Nous avons la même histoire, mais pas la même mémoire», a-t-il dit.

Pour lui, enfant de parents peuls originaires de la région de Bakel, émigrés en région parisienne, cette mémoire parle naturellement le pulaar, sa langue maternelle. Celle de son propre père, qu’il accompagnait à la veille de ses vingt ans dans un retour au pays de ses ancêtres, le Fouta Toro. «Quand tu penses qu’à Hollywood, il me prennent pour le «Français de service» à cause de l’accent», s’amuse parfois celui qui prépare son premier grand rôle dans un blockbuster américain (Shadow Force, avec Kerry Washington).
A Cannes, on le sait, les télescopages en tous genres sont permis. Une loi du genre pour un festival reflétant, à sa manière, le monde comme il va. En l’occurrence, il ne va pas très fort en Europe, quelque part aux confins des anciens blocs, 118 ans après Verdun. C’est dans ce contexte que Omar Sy a partagé, le 18 mai, la montée des 24 marches du mythique tapis rouge, avec l’icône américaine, Tom Cruise, sous un ciel paraphé par le panache tricolore de la patrouille de France.

Le tirailleur sénégalais de 14-18, symbole de la Force Noire, voisinant à peu de chose près le Top Gun, symbole de l’hyperpuissance militaire américaine, en l’occurrence aéronavale, volant au «secours» de l’Occident. Le carambolage historique ne manquait pas d’ironie, sachant que Tirailleurs a coûté près de 20 fois moins cher que Top Gun : Maverick, suite du précédent Top Gun (10 millions d’euros contre 180 millions de dollars).
La veille, lors d’une cérémonie d’’uverture atypique, le Président urkrainien, Volodymyr Zelenski, était intervenu en direct, via la video, pour souhaiter que le cinéma «ne reste pas muet» devant le sort de son pays. Tirailleurs n’est pas muet. Il s’ouvre sur des images d’ossements humains blancs et anonymes, inconnus, non identifiés, d’où s’élève une voix, disons d’outre-tombe. «N’ai-je pas été trop orgueilleux ?», s’interroge-t-elle.

Tirailleurs n’est pas muet mais si on comprend un peu le pulaar, ce n’est certainement pas en faveur de la guerre qu’il plaide. Les tirailleurs, de toutes les nations, n’ont-ils pas suffisamment payé ?